Il est «en colère» ,il le dit, et gare à ceux qu’il croise sur son passage.
Lundi soir, François Chérèque, le secrétaire général de la CFDT, était invité par le lobby patronal Croissance Plus, think tank des patrons de PME innovantes,à débattre de la France en général, des entreprises et du dialogue social en particulier. Le réformiste Chérèque («vous avez eu du courage en 2003 de signer la réforme des retraites», se pâmait la modératrice de la soirée, habillée en chanteuse d’Abba) face au patron en polo, Geoffroy Roux de Bézieux, nouvelle égérie cool du Medef, tout juste propulsé président de l’assurance-chômage:on s’attendait à du lénifiant.
On eut, en réalité, du très décoiffant.
Car Chérèque n’a vraiment pas aimé le film des deux dernières semaines. Il n’a pas digéré que le gouvernement passe en force en intégrant, sans l’avertir, dans le futur projet de loi sur la représentativité syndicale que la CGT et la CFDT avaient signé de bon coeur, des dispositions ouvrant la porte à la négociation du temps de travail dans les entreprises. Il n’a pas avalé, non plus, que l’on touche aux 35 heures que la CFDT a tant défendues, ni la «légèreté avec laquelle cette volte-face a été opérée» .
Alors, devant une assemblée de gazelles réunies dans un auditorium de
l’Opéra Bastille(«gazelles», c’est ainsi qu’aiment à se surnommer ces
PME agiles), Chérèque a sorti les griffes.
Il entame. «Depuis longtemps
nous appelons à des relations sociales constructives, dynamiques, qui
s’appuient sur des organisations syndicales représentatives. Depuis
2007, depuis l’échec du contrat premier embauche (CPE), une loi impose
aux partenaires sociaux de négocier entre eux avant toute intervention
politique.
Cette loi, que tous les syndicats ont soutenue, a constitué
une avancée, car en France on a toujours privilégié le contrat sur la
loi. » Mais selon François Chérèque,le coup de force du gouvernement
vient ruiner ses efforts. «La situation est grave.Il y a une crise de
confiance.Tout le travail effectué pour construire un nouvel espace
structuré de relations sociales est balayé d’un revers de la main.(?)Je
suis inquiet quand pour satisfaire les intérêts immédiats de
l’affichage politique on essaie de brader l’avenir.»
Visiblement, la
colère de Chérèque n’est pas feinte. Il le dira un peu plus tard en
aparté aux journalistes, il craint moins pour lui que pour Bernard
Thibault, mais aussi pour Laurence Parisot, la présidente du Medef, que
la décision du gouvernement ne les déstabilise dans leur propre camp.
Thibault, parce que c’est sa ligne de travail en commun avec la CFDT
qui est brisée net, parce que ses adversaires au sein de la
confédération,tenant de la ligne intransigeante,n’attendent que ce
genre de faux pas. «Le gouvernement s’efforce de renvoyer le
syndicalisme à ses banderoles» Parisot,parce qu’elle a osé s’opposer
sur le principe,au nom de la défense du dialogue social,à
l’assouplissement des 35 heures que réclament les adhérents du Medef.
«Si Laurence Parisot avait dit: le gouvernement a raison, alors cela
aurait été la fin du dialogue social dans notre pays.» «Comment le
gouvernement espère-t-il avancer dans les mois qui viennent en ayant
rompu cette confiance que nous avons eu du mal à faire naître ?
Le
gouvernement s’efforce de renvoyer le syndicalisme à ses banderoles.»
Nicolas Sarkozy préférerait-il des syndicats uniquement contestataires
? Chérèque semble le penser. «Cette décision ne peut que revitaliser un
syndicalisme de pure contestation qui laisse aux politiques les mains
libres et aux salariés les mains vides.» Et Chérèque de citer?Olivier
Besancenot et ces «trotskystes» qui, après avoir quitté la CFDT au
lendemain de la réforme des retraites de 2003, s’échinent désormais «à
mettre Thibault en difficulté dans la CGT». Décidément en verve, le
leader de la CFDT pousse la discussion un peu plus loin. «En France on
a toujours privilégié le contrat sur la loi. Les députés ne peuvent pas
accepter que d’autres qu’eux fassent la loi.» Malgré tout, François
Chérèque en est persuadé : sur l’affaire des 35 heures, un compromis
était possible avec les députés UMP, que lui et Bernard Thibault ont
prévu de longue date de rencontrer le 10 juin prochain. Pour le leader
de la CFDT, la cause est entendue.
Il s’agit d’un coup de force du
ministre du travail Xavier Bertrand, trop pressé de se faire mousser,
convaincu que la CGT et la CFDT reculeraient sur les 35 heures tant ils
ont applaudi les nouvelles règles de représentativité syndicale, qui
offrent aux deux plus grands syndicats une assise bien plus grande à
l’avenir dans les entreprises. Le contrat plutôt que la loi, les
critiques sur la méthode du gouvernement?
L’auditoire,vertement anti-35 heures, comprend bien l’argument, mais ne
le goûte guère. «Il y a un problème avec les 35 heures, dit un patron
dans la salle, on ne peut pas facilement organiser le temps de travail
des cadres, ils ont trop de RTT, trop de vacances.»
Chérèque
fulmine.«Vous avez la possibilité de monétiser le temps de travail.
Depuis Raffarin,on a fait 4 lois sur la monétisation des RTT, après que
les entreprises n’aient pas envie de le faire, c’est autre chose.»
«J’ai vécu les 35 heures, elles ont dévalorisé le travail aux yeux des
collaborateurs. Or j’exporte 90% de mes produits, je suis en
concurrence avec des Asiatiques,des Allemands, des Américains. Il faut
travailler plus » , s’emporte un autre chef d’entreprise. Chérèque
tonne. «Ecoutez, franchement, j’en ai marre d’entendre des discours
moraux sur la valeur travail dans un pays où il n’y a qu’un tiers des
plus de 55 ans au travail.
Ce n’est quand même pas les 35 heures qui
mettent les entreprises dans cette situation là. Maintenant c’est sûr
que si vous voulez concurrencer le coût du travail des pays asiatiques,
vous n’y arriverez pas. Ce discours sur la valeur travail, vous savez,
il passe très mal auprès des salariés: les troubles
musculo-squelettiques n’ont jamais été aussi importants. Il y a un vrai
problème de maladies professionnelles.» À un autre interlocuteur,qui
lui demande, un peu bizarrement, s’il compte couper sa barbe pour faire
plus moderne, et s’il compte, par la même occasion, ouvrir les comptes
de son syndicat, Chérèque riposte. «Les comptes de la CFDT sont
transparents. Vous savez, la CFDT a une origine chrétienne (c’était la
CFTC jusqu’en 1964, ndlr). Il reste chez nous un fond qui dit que
l’argent, c’est sale. On a ouvert tous nos comptes.Nous n’avons pas
besoin de nous raser la barbe au niveau financier.» Applaudissements.
Dernière question. «Je ne comprends plus rien, êtes-vous favorable au
passage à 41 ans de cotisations?» Chérèque : «Vous n’allez pas faire
comme si vous n’aviez pas lu les journaux. Je suis favorable au passage
à 41 ans, mais à condition que l’emploi des seniors soit plus
important. » Fin du débat, Chérèque est remonté comme une pendule.
Geoffroy Roux de Bézieux: «Etonnant, hein? c’était plus musclé qu’avec
Bernard Thibault il y a deux ans...»
Envoyer cet article Dernière mise à jour : 10-06-2008 11:22
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